author: Nepton Hotte, Caroline; Ganivet, Mililani; Genest, Isabelle; Lainey, Jonathan
title: Nourrir la relationnalité avec les appartenances de nos ancêtres
abstract: Prenant appui sur les expositions d’art autochtone actuellement à l’affiche au MBAM, le rassemblement Entre nos archipels : Dialogues autochtones en contextes francophones a pour objectif de mettre en relation des personnalités autochtones du monde de la culture issues d’horizons géographiques et culturels différents (Kanien’kehá:ka, Anishinaabe, Wendat, Ilnu, Eeyou, Inuit, Ininiwak, Atakapa-Ishak, Kalin’a Tilewuyu, Jola, Malagasy, Mā’ohi, Tagata Sāmoa…). Une particularité cependant les unit : les peuples auxquels ils et elles appartiennent ont été colonisés, à un moment de leur histoire, par la France. Si leurs situations politiques sont aujourd’hui très différentes les unes des autres, la langue française demeure pour ces peuples une langue véhiculaire qui marque certes le lien colonial, mais qui peut également leur servir de levier pour affirmer leurs cultures et revitaliser leurs langues ancestrales. C’est pour évoquer cette communauté de destin, et la situation des arts dans un contexte où le français reste une langue qui à la fois unit et éloigne, que nous souhaitons rassembler ces artistes et ces professionnel·les des musées pour établir entre eux un dialogue et leur offrir la possibilité de créer de nouvelles alliances. Et puisqu’en kanien’kéha, Tiohtià:ke signifie à la fois « là où les eaux se séparent » et « là où les eaux se rencontrent », l’eau qui sépare et unit les îles, les archipels et les continents sera le flux directeur des échanges et donnera sa thématique aux quatre séances du rassemblement.
tags: art-contemporain, documentation, relationnalité, rapatriement, savoirs-autochtones, collection-autochtone
theme: Savoirs Autochtone
Présentation intervenant.e.s
Animatrice : Caroline Nepton Hotte (Ilnue, Tiohtià:ke | Montréal), professeure, Université du Québec à Montréal • Mililani Ganivet (Mā’ohi, Londres et Pape’ete), étudiante au doctorat, British Museum de Londres • Isabelle Genest (Ilnue, Mashteuiatsh), muséologue, directrice générale du Musée ilnu de Mashteuiatsh • Jonathan Lainey (Wendat, Tiohtià:ke | Montréal), conservateur, Cultures Autochtones, Musée McCord Stewart
Notes
Jonathan Lainey
(Wendat, Tiohtià:ke | Montréal), conservateur, Cultures autochtones, Musée McCord Stewart
Consultation d’objets de femmes autochtones
- Les femmes sont venues avec leurs bébés.
- Nécessité de baisser les attentes de conservation.
- Appréhension initiale face aux régurgitations, au vomi d’enfants → pensée pour les restauratrices et les normes habituelles.
Certaines femmes ont versé des larmes devant des objets très anciens, qui auraient pu être détruits puisque, dans certaines pratiques culturelles, les matériaux sont réutilisés.
- Reproduction de patrons de manteaux (Mauti ?) ce qui implique beaucoup de manipulation.
- Manipulation = altération, mais le partage des savoirs est jugé plus important. → Rapatriement des savoirs et des connaissances, pas seulement des objets.
Rapatriement d’objets
- Exemple d’un tambour (Mistawasis Nehiyawak).
- Daryl Watson s’est arrêté pour le voir et le manipuler : reconnexion avec l’objet.
- Février 2025, Jordan Daniels vient consulter le tambour.
- L’équipe sort pour le laisser seul avec l’objet.
- À son retour, demande de brûler du foin d’odeur, puis de jouer du tambour.
- Il joue et chante dans sa langue. → Première fois depuis 125 ans que le tambour est chanté dans sa langue d’origine.
- Demande que les offrandes soient associées à l’objet (foin d’odeur, tabac).
- L’objet va être rapatrié.
Mililani Ganivet
(Mā’ohi, Londres et Papeʻete), doctorante, British Museum
- Remercie les ancêtres et leur accompagnement dans les réserves.
- Doctorat à Londres, à 25 h de Tahiti.
- Projet de thèse né d’un contexte politique et culturel.
- N’utilise pas le terme « objet » : préfère ta‘o, fa‘ufau, tupuna.
Méthodologie
- Notion de pratique : comment mettre en place une véritable méthodologie de collaboration entre réserves et communautés.
- Méthodologie ancrée, travail avec des personnes ressources.
- Documentation des traditions orales (années 1960–1970).
- Tuatapapara’a : aller en profondeur.
- Première génération d’ethnographes tahitiennes formées par des orateurs.
- Archives Dany Carlson (années 1980).
Enjeux
- Comment se reconnecter à un patrimoine perdu depuis si longtemps.
- Importance des protocoles culturels.
- Amener les aîné·e·s dans les réserves.
- Accepter le désaccord.
- Auto-gouvernance.
« Pourquoi nous dit-on que nous ne savons pas conserver ? Pour qui est-ce que l’on conserve ? »
Isabelle Genest
(Innu, Mashteuiatsh), muséologue, directrice générale, Musée ilnu de Mashteuiatsh
Projet ARUC Nikanishk au Smithsonian (2008)
Comment se réapproprier les objets physiques et les savoirs qui leur sont liés.
Pas seulement documenter les objets en réserve, mais donner accès aux relations associées (familiales, sociales, politiques, territoriales et spirituelles).
Accompagnement par des aîné·e·s porteur·euse·s de ces relations, au-delà des seules connaissances culturelles.
Raviver les relations avec les objets → révélateurs de mémoires.
Nommer les usages.
Rappeler les responsabilités éthiques liées à ces relations. → Le statut d’appartenance n’est pas seulement muséal.
Teuehikan (tambour) trouvé « endormi » dans les réserves.
- Un aîné n’avait pas été sorti avec les objets, mais disait avoir été appelé par le Teuehikan pour le retrouver.
- Tambour = pas seulement musical : porteur de savoirs.
- Médiateur entre le monde spirituel, les humains et les ancêtres.
- Pas seulement un objet à conserver, mais une entité nécessitant la reconnaissance de son statut relationnel.
- Question : les objets sacrés doivent-ils être « endormis » en réserve ?
- Leur exposition est-elle un manque de respect ?
- Le Teuehikan est vivant et doit être relié à son territoire et à son joueur.
Manteau : motif de larve de libellule non documenté.
- Relation entre l’eau et la terre.
- Signe annonçant une bonne pêche.
- Marque de respect envers la libellule.
Transmission intergénérationnelle
- Voyage de 7 élèves dans les réserves.
- Contact direct avec les objets → début de réappropriation.
- Pas seulement déposer des savoirs, mais offrir un cadre relationnel et laisser vivre l’expérience.
- Au retour : documentation des objets et des expériences vécues.
Exposition Ashineun : présentation des résultats.
- Objets ne pouvant pas revenir : impression de photographies mises en relation avec les collections locales.
- Production de livres distribués dans la communauté.
- Transmission des savoirs dans les familles.
Crâne d’ours – Field Museum (Chicago)
- Classé comme spécimen zoologique.
- Pour la communauté : lié au territoire.
- Réduction à « os d’ours » = violence symbolique.
- Obligation de respect.
- Rapatriement comme réparation de la relation, replacer dans son environnement et son territoire.
- Le musée peut devenir un lieu de guérison.
- Nimushuam : grand-père ours.
Lien avec la thèse
Ces interventions soulignent la nécessité de documenter bien davantage que les seuls matériaux et états physiques des objets. Elles invitent à considérer les objets non comme des entités inertes, mais comme des êtres relationnels, porteurs de mémoires, de responsabilités, de liens sociaux, spirituels et territoriaux. Dans cette perspective, l’objet excède largement son statut muséal : il est pris dans un réseau de relations vivantes qui conditionnent sa signification, ses usages et sa conservation.
Ce déplacement de regard implique également de repenser la notion d’altération. Les manipulations, usages rituels, offrandes, chants ou interactions corporelles — traditionnellement perçus comme des facteurs de dégradation — peuvent au contraire être compris comme des actes d’activation, de transmission et de soin. L’altération matérielle devient alors le signe visible d’une continuité relationnelle plutôt qu’une perte de valeur patrimoniale.
Ces cas invitent ainsi à concevoir la conservation non plus comme une mise à distance protectrice, mais comme une pratique située de care, négociée avec les communautés concernées, où la préservation de la matérialité ne peut être dissociée de la préservation des savoirs, des usages et des relations. Ils ouvrent la voie à des modèles de documentation capables d’intégrer l’immatériel, le sensible et le relationnel, en cohérence avec une approche des archives vivantes et de la performativité archivistique.