L'art de l'enquête : faire pour savoir
Il m’a toujours été difficile de parler de collecte de données, qu’elles soient quantitatives ou qualitatives. J’ai l’impression que c’est en faisant que je comprends comment décrire ce que je fais. Les idées et les mots émergent dans l’action même. C’est précisément pour cette raison que je commence ce journal : peut-être qu’en écrivant régulièrement, mon écriture s’allégera. Écrire sans but précis, sans désir de cohérence immédiate, offre une liberté précieuse aux idées.
Ingold et Faire
La vie nous offre parfois de belles coïncidences. Au moment où je commence ce journal, j’entame la lecture de la traduction du livre de Tim Ingold, Faire. Cette lecture éclaire soudainement ma propre pratique : ma façon de travailler découle directement de ma formation dans une école de conservation-restauration, où j’étais entourée d’anthropologues, de philosophes et de sociologues.
Dès le premier chapitre, Ingold pointe une absurdité académique : pour faire de l’anthropologie, on récolte des données pour les étudier a posteriori. Si cette méthode convient à d’autres disciplines, elle ne se prête pas à une étude participante, qui exige d’être au contact du monde et des personnes qu’on observe.
Cette observation m’amène à une question : ne pourrait-on pas tracer un parallèle entre l’anthropologie et la conservation-restauration ? Dans cette perspective, l’ethnographie documentaire, telle qu’avancée par Ingold, ne serait-elle pas comparable au travail de l’archiviste ?
L’art de l’enquête
Élève du philosophe Jean‑Pierre Cometti[¹] à L’École Supérieure d’Art d’Avignon (ESAA), mon apprentissage s’est basé sur l’art de l’enquête au service de la conservation-restauration. Cometti a publié en 2016 Conserver/Restaurer, fruit d’un important travail d’enquête mené à l’ESAA. Dans cet ouvrage novateur dans le monde francophone, il décrit l’application des principes de Dewey à la conservation, permettant de dépasser l’opposition classique entre objectivité scientifique et subjectivité artistique.
Dans ma pratique, je m’aligne sur la méthodologie de l’enquête pragmatique, je ne cherche pas à découvrir une vérité préexistante sur l’œuvre, mais à construire collectivement les conditions de sa préservation et de sa transmission. Elle consiste à partir d’un problème donné et à chercher sa solution. Les problèmes émergent de situations indéterminées et se construisent à travers l’enquête elle-même.
Ingold propose une définition qui résonne particulièrement avec cette approche :
« Le praticien cherche à laisser la connaissance croître à la faveur d’une observation et d’un engagement pratique auprès des êtres et des choses qui l’entourent. Cette pratique est ce que j’appelle l’art de l’enquête. »
Je travaille en tentant des choses et en observant ce qui se passe. Je suis d’accord avec Ingold :
« Ainsi, l’art de l’enquête avance et se transforme en temps réel, en se mettant au diapason de la vie de celles et ceux avec lesquels l’enquêteur est en contact, et plus largement du monde auquel tous appartiennent. » (p.32)
Il mentionne également la méthode de l’espoir développée par Hirozaku Miyazaki. L’enjeu n’est pas d’accumuler toujours plus d’informations sur le monde, mais de mieux correspondre avec lui.
L’enquête pragmatique reconnaît la dimension expérimentielle et contextuelle de tout processus de conservation, en privilégiant l’observation et l’expérimentation dans des situations concrètes. Elle se concentre sur la dimension immatérielle des objets, leurs usages, leurs contextes socioculturels et leur « biographie » dynamique plutôt que sur leur seule physicalité. La fabrication, les circulations et transformations des objets deviennent des axes de compréhension essentiels, permettant de mieux restaurer des œuvres dont la fonction échappe à une approche purement matérielle, comme les objets rituels ou les performances contemporaines.
Les professionnels de la conservation peuvent ainsi documenter et parfois réactiver temporairement ces situations d’usage par des méthodes de reconstitution, l’objectif étant de restaurer non seulement l’objet, mais la situation performative qu’il·elles activent.
Sa manière de repenser l’archéologie me rappelle notre reconstitution des jeux Fluxus pour le Centre Pompidou en 2015. Il s’agit d’« être distingué de l’espèce de pré- ou proto-historiographie dont l’objectif est principalement la reconstruction plausible de la vie quotidienne du passé par le moyen de la description. »
L’enquête pragmatique ne cherche pas à découvrir une vérité préexistante sur l’œuvre, mais à construire collectivement les conditions de sa préservation et de sa transmission. Cette approche reconnaît la dimension expérimentielle et contextuelle de tout processus de conservation, en privilégiant l’observation et l’expérimentation dans des situations concrètes. Elle développe une méthodologie qui se concentre sur la dimension immatérielle des objets, c’est à dire leurs usages, leurs contextes socioculturels et leur « biographie » dynamique, plutôt que sur leur seule physicalité. La fabrication, les circulations et transformations des objets deviennent des axes de compréhension essentiels, permettant de mieux restaurer des œuvres dont la fonction échappe à une approche purement matérielle, comme les objets rituels ou les performances contemporaines.
Le·a conservateur·rice-restaurateur·rice avec l’enquête pragmatique peut ainsi documenter et parfois réactiver temporairement ces situations d’usage par des méthodes de reconstitution, l’objectif étant de restaurer non seulement l’objet, mais la situation performative qu’il active.
Sa manière de repenser l’archéologie me rappelle notre reconstitution des jeux Fluxus pour le Centre Pompidou en 2015. Il s’agit d’« être distingué de l’espèce de pré- ou proto-historiographie dont l’objectif est principalement la reconstruction plausible de la vie quotidienne du passé par le moyen de la description. » (p.42)
La Chose
La description de la « chose » qu’évoque Ingold correspond exactement à notre travail en conservation-restauration. Comme le souligne Jean Lave, cité par Ingold (p.47), la connaissance relève d’une « compréhension par la pratique plutôt que comme l’acquisition d’une culture ».
Références :
- Ingold, Tim, Hervé (Traducteur) Gosselin, et Hicham-Stéphane Afeissa. 2017. Faire: anthropologie, archéologie, art et architecture. Éditions Dehors.
- Dewey, John. 1938. Logic The Theory Of Inquiry. New York : Holt, Rinehart and Winston. https://archive.org/stream/JohnDeweyLogicTheTheoryOfInquiry/%5BJohn_Dewey%5D_Logic_-_The_Theory_of_Inquiry_djvu.txt.
- Caillet, Aline. 2019. L’art de l’enquête: savoirs pratiques et sciences sociales. Art, esthétique, philosophie, n. 6. Paris: Éditions Mimésis.
- Dormer, Peter. 1994. The Art of the Maker: Skill and Its Meaning in Art, Craft and Design. Thames and Hudson.
- Miyazaki, Hirokazu. 2004. The Method of Hope: Anthropology, Philosophy, and Fijian Knowledge. Stanford University Press.
[¹] Si Jean-Pierre Cometti enseignait pendant mes premières années l’ESAA, je participais à ses séminaires mais n’ai pas été suivie par lui directement sur mes travaux contrairement à plusieurs de mes camarades. Son influence reste néanmoins très présente dans les enseignements reçus, notamment de la part de nos autres professeurs, Gaspard Saltako, Pierre Lagrange et Marc Maire.