jour 25 janvier 2024
Pour Daniel Buren « les œuvres présentées sont les touches de couleurs – soigneusement choisies – du tableau que compose chaque section (salle) dans son ensemble » . L’artiste observe dès 1972 le glissement de paradigme : l’exposition devient médium de l’art. Paradoxalement, alors que la patrimonialisation de cette pratique culturelle (Staniszewski 1998) et la difficulté d’en produire les archives (Merminod 2012) sont depuis longtemps observées, la question de la conservation-restauration des expositions reste inexplorée. Cette thèse de doctorat vise à proposer un cadre théorique et pratique interdisciplinaire fondé sur une approche documentaire de ce processus de conservation.
Par son statut à la fois composite et éphémère, l’exposition est difficile à saisir. Son ambivalence tient à son caractère tout autant matériel qu’immatériel (Glicenstein 2009, 11). Depuis de nombreuses années, l’historiographie insiste sur son rôle déterminant pour l’histoire de l’art (Boucher, Fraser, et Lamoureux 2023) ou encore sa dimension auctoriale (Obrist 2008). La réalisation d’expositions occupe aussi une place centrale aujourd’hui dans la pratique de nombreux artistes. Là où l’exposition en tant qu’œuvre mérite parfois d’être restaurée, communément il devient au moins nécessaire de la conserver ou de la documenter de manière appropriée afin de pouvoir l’étudier. À la fois événement, mise en relation d’œuvres d’artistes, de discours et d’éléments scénographiques avec des acteurs ainsi que le public (Davallon 1999), dans un temps et des lieux, documenter l’exposition pose des difficultés considérables. Quels sont ses éléments constitutifs ? Qu’est-ce qui mérite d’être préservé ? Peut-elle être envisagée d’après le code déontologique des organisations de conservateurs-restaurateurs ? Alors que les approches de conservation-restauration se fondent principalement sur la matérialité des biens culturels, la nature diffuse et conceptuelle de l’exposition réclame un nouveau cadre d’opération. Ma recherche vise à développer une méthodologie novatrice établie sur la production d’une documentation qui accompagne son processus de conception. Une telle démarche suppose donc sa modélisation comme pratique culturelle. La thèse contribuera ainsi à l’avancement des études muséologiques en proposant une nouvelle approche théorique pour comprendre la conservation des expositions, tout en ayant une portée concrète dans la mesure où elle met à l’épreuve les modes traditionnels de conservation-restauration.
L’émergence de pratiques contemporaines dans le domaine de la performance et de l’installation, ou d’œuvres allographiques au sens de Goodman (1976), ont largement remis en question l’activité de conservation-restauration. Le programme NACCA coordonné par l’Université de Maastricht et financé par la Commission européenne de 2016 à 2019 qui regroupait quinze projets de doctorat s’intéressant chacun à un aspect différent, ont constitué la principale initiative académique de ces dernières années visant à théoriser ce domaine en art contemporain. Dans ce cadre, Panda de Haan étudie l’exposition mais seulement comme outil documentaire pour la connaissance des œuvres d’art exposées. En France, l’intérêt pour ces questions commence timidement à se faire jour. Depuis les travaux pionniers de Marie-Hélène Breuil (Defeyt 2009), le philosophe Jean-Pierre Cometti a le premier proposé un cadre conceptuel d’ensemble de l’activité de conservation-restauration (2016). Ma recherche s’inscrit donc dans le sillage des nombreux travaux en histoire de l’art, en muséologie, et en études curatoriales mais en adoptant une orientation résolument tournée vers la conservation-restauration. Elle sera particulièrement informée par les réflexions sur les notions d’activation, de réitération, de reconstitution, de mémorialisation qui ont été explorées depuis quelques années par divers domaines du monde de l’art (Glicenstein et Corbel 2013).
J’aborde la question de la conservation des expositions en utilisant un cadre conceptuel qui la considère comme un réseau d’éléments interconnectés. Pour le saisir, j’envisage notamment de consulter en sociologie la notion d’objet-frontière (Star et Griesemer 1989) dont la matérialité provient de l’action et non de sa physicalité. Ce concept souligne également les liens entre les mondes sociaux acceptant ainsi des considérations différentes de l’objet. Parallèlement, la théorie d’enquête par l’acteur-réseau (Akrich, Callon, et Latour 2006) permettra de définir un état référentiel basé sur un ensemble de propriétés multiples et situées dans plusieurs temps et espaces, entre plusieurs acteurs. Je souhaite aussi invoquer en philosophie la méthodologie d’enquête de Jean-Pierre Cometti (2016) qui ouvre la profession à une approche davantage biographique et holistique. Cette pratique se retrouve par ailleurs dans les théories de conservation-restauration de l’art contemporain et des œuvres jugées complexes (Saaze 2009; Scholte et Wharton 2011; Stigter 2017). Ces dernières joueront un rôle central dans le travail que j’entends développer. La création du modèle documentaire impliquera également un cadre théorique propre aux humanités numériques (Schweibenz et Scopigno 2018 ; Barok et al. 2019) pour lequel j’analyserais l’ontologie CIDOC-CRM de l’ICOM en suivant la logique de documentation créée par et pour la conservation-restauration (Leveau 2012). Forte de cette approche interdisciplinaire, je propose d’imaginer un outil pour saisir la complexité des expositions (voir muséologie d’enquête : Fraser 2023).
D’un point de vue méthodologique, je suggère plusieurs étapes de recherche. Tout d’abord, une revue approfondie de la littérature, incluant toute la littérature secondaire portant sur l’exposition en tant qu’objet d’étude, sera réalisée pour confronter les différents domaines et établir un état de l’art . En parallèle, nous conduirons une analyse des bases de données de gestion de collection et d’archives existantes pour évaluer leur utilité pour mon propos. Subséquemment, je souhaite élaborer un modèle documentaire théorique à expérimenter sur une ou des expositions en observation participante (Van de Vall et al. 2011). Le choix d’un terrain approprié ne peut être réalisé qu’en lien étroit avec une institution d’accueil et j’espère bénéficier du support du Partenariat Des nouveaux usages des collections dans les musés d’art avec le CIECO dans lequel s’inscrit ma recherche. Une telle approche anthropologique, de plus en plus fréquemment exploitée en conservation-restauration (Lawson et Marçal 2022), permettra de considérer l’exposition dans son contexte de production ainsi qu’à ses conditions de fonctionnement ou d’usage situées dans des temporalités et spatialités singulières.
En conclusion, cette thèse vise à combler le vide existant dans la conservation des expositions en proposant une méthodologie documentaire interdisciplinaire qui contribuera à préserver ces médiums complexes et éphémères pour les générations actuelles et futures. Médiatrice entre la matérialité et le concept, elle offre de concevoir un cadre théorique et pratique inscrit à la convergence de la muséologie, des études curatoriales, de l’histoire de l’art, de la conservation-restauration et des archives.
Références
Akrich, Madeleine, Michel Callon, et Bruno Latour. 2006. Sociologie de la traduction : textes fondateurs. Collection sciences sociales. Paris: Mines Paris, les Presses. Barok, Dušan, Julie Boschat Thorez, Annet Dekker, David Gauthier, et Claudia Roeck. 2019. « Archiving Complex Digital Artworks ». Journal of the Institute of Conservation 42 (2): 94‑113. Boucher, Mélanie, Marie Fraser, et Johanne Lamoureux, éd. 2023. Réinventer la collection: L’art et le musée au temps de l’événementiel. 1re éd. Presses de l’Université du Québec. Buren, Daniel. 2012. Les écrits, 1965-2012. Vol. Tome I. Écrire l’art. Paris: Flammarion. Cometti, Jean-Pierre. 2016. Conserver/Restaurer : l’oeuvre d’art à l’époque de sa préservation technique. NRF essais. Paris: Gallimard. Davallon, Jean. 1999. L’exposition à l’oeuvre: stratégies de communication et médiation symbolique. Communication et civilisation. Paris: L’Harmattan. Defeyt, Catherine. 2009. « Restauration et non-restauration en art contemporain,: sous la direction de Marie-Hélène Breuil, ARSET, 2008 ». CeROArt, no 3 (avril). Glicenstein, Jérôme. 2009. L’art, une histoire d’expositions. Lignes d’art. Paris: Presses universitaires de France. Glicenstein, Jérôme, et Laurence Corbel, éd. 2013. Remake, reprise, répetition. Marges 17. Saint Denis: Presses Universitaires de Vincennnes. Goodman, Nelson. 1976. Languages of Art: An Approach to a Theory of Symbols. 2. ed. Indianapolis, Indiana: Hackett. Lawson, Louise, et Hélia Marçal. 2022. « Method for Assessing Conservation Documentation for Complex Performance Artworks ». Reshaping the Collectible: Tony Conrad, Tate Research Publication. Leveau, Pierre. 2012. « Les enjeux philosophiques de la documentation en conservation-restauration. » Conservation-restauration des biens culturels - Cahier technique, no 19: 3‑10. Merminod, Vanessa. 2012. « L’exposition : un nouvel objet de patrimoine ? Regards sur l’exposition Mémoires du Musée de la civilisation de Québec. » Material Culture Review 76: 60‑72. Obrist, Hans Ulrich. 2008. A Brief History of Curating. Documents 3. Zurich Dijon: JRP-Ringier les Presses du réel. Saaze, Vivian van. 2009. « Doing Artworks. An ethnographic account of the acquisition and conservation of No Ghost Just a Shell ». Krisis, février. Scholte, Tatja, et Glenn Wharton, éd. 2011. Inside installations: theory and practice in the care of complex artworks. Cultural Heritage Agency of the Netherlands. Amsterdam: Amsterdam University Press. Schweibenz, Werner, et Roberto Scopigno. 2018. « Documenting Past Exhibitions: Why and How Information Technology Could Help to Preserve Dismantled Shows ». Uncommon Culture 7 (1/2, Cultural Heritage, Real&Virtual): 75‑85. Staniszewski, Mary Anne. 1998. The Power of Display: A History of Exhibition Installations at the Museum of Modern Art. Cambridge, Mass. London: MIT Press. Star, Susan Leigh, et James R Griesemer. 1989. « Institutional Ecology, “Translations” and Boundary Objects: Amateurs and Professionals in Berkeley’s Museum of Vertebrate Zoology, 1907-39 ». Social Studies of Science Vol. 19 (No. 3): 387‑420. Stigter, Sanneke. 2017. « A Behaviour Index for Complex Artworks: A Conceptual Tool for Contemporary Art Conservation ». In CONTEMPORARY ART, 8. Paris: ICOM-CC. Van de Vall, R., H. Hölling, T. Scholte, et S. Stigter. 2011. Reflections on a Biographical Approach to Contemporary Art Conservation. AlmadaCritério.