Du « faire ensemble » à l'outil commun : le groupe de travail de l'ICOM Documentation sur l'exposition et la performance
Plutôt que de poursuivre mon travail isolément, j’ai saisi l’opportunité de prendre la chaise de coordinatrice du groupe de travail Documentation de l’exposition et de l’art performatif de l’ICOM. Après avoir compris les rouages organisationnels et recruté les membres nécessaires, nous voici à notre première réunion.
Mon objectif de thèse est de renforcer mes connaissances en terme de co-construction. Il me semble important de revenir à une éthique de recherche moins individualiste, moins porté sur la réussite d’un·e chercheur·euse, mais sur la réussite en collectivité. Je ne viens pas du milieu de l’académie, mais pourtant bien de celui de la recherche. En conservation-restauration, l’entraide et la co-création sont essentielles. Les musées ont les mêmes objectifs, faire avancées les connaissances ensemble. Les moments de colloques sont des moments de partage de données de recherches pour avancer, mieux, plus loin, ensemble.
La coconstruction
Je parlais de collaboration avant que le séminaire doctoral d’Ersy Contogouris ne distingue ce terme de la coconstruction/cocréation, laquelle s’émancipe de la logique de productivité néolibérale.
Le LABO Innovation de l’université de Montréal définit cette pratique de la façon suivante :
“La coconstruction, parfois désignée sous d’autres termes comme la cocréation ou la coproduction, est une démarche fondée sur le principe du « faire ensemble ». Elle engage les participantes et participants à différents niveaux de collaboration, allant du simple partage de connaissances jusqu’à un partenariat plus investi. Cette approche s’applique aux projets de recherche visant la production de connaissances, aux interventions, ainsi qu’à la recherche-action qui conjugue production de connaissances et transformation de situations concrètes.
Contrairement à la participation ou à la collaboration, la coconstruction exige un degré d’engagement plus élevé. Elle peut être présente à certaines étapes, voire à toutes les étapes d’un projet, et prend appui sur la mise en commun de perspectives et d’expertises qui enrichissent le processus et ses résultats. Cette mise en commun peut prendre la forme d’accords partiels, d’ententes négociées ou d’un consensus lorsque toutes les parties se rejoignent autour d’une vision commune.”1
D’après Fortin et Louesdon, la cocréation, en tant que pratique collaborative de développement d’une initiative, met l’accent sur l’exploration et l’interdisciplinarité, implique de nouvelles relations entre une diversité de personnes et utilise un processus créatif pour générer des résultats significatifs.2
Il est indéniable que ces pratiques de coconstruction et de cocréation suscitent parfois des appréhensions. Certains collègues perçoivent cette démarche collaborative comme une appropriation de leur travail à des fins personnelles, craignant que mes recherches ne viennent s’approprier leurs découvertes pour les intégrer à ma thèse. Or, ma démarche repose sur un principe inverse : il ne s’agit pas de prendre, mais de valoriser. Chaque contribution est explicitement citée et reconnue comme une pièce maîtresse de l’édifice commun.
Il est vrai que le nom sur la couverture est le mien, car c’est moi qui porte la responsabilité académique et la charge de travail de la rédaction finale. Cependant, cette signature formelle ne doit pas être confondue avec une clôture exclusive. Ma thèse est le résultat d’un travail collectif où chaque contribution est identifiée. Ma signature est un cadre, pas une clôture : elle permet d’inscrire nos échanges dans un corpus plus large, donnant ainsi aux collègues une visibilité qu’un article isolé n’aurait pas toujours. Citer une collègue ou un collègue ne diminue en rien la valeur de leur apport ; au contraire, cela en étend la portée.
De même, lorsque des échanges informels ou des conversations partagées sont réutilisés par d’autres, je conçois cette circulation des idées non comme une perte, mais comme une opportunité de rayonnement. La coconstruction ne fonctionne que si chacun y trouve sa place et sa reconnaissance.
Face à ces malentendus, mon objectif reste de transformer ces craintes en confiance. Il s’agit de démontrer que la réussite collective n’est pas un jeu à somme nulle, où la victoire de l’un signifie la défaite de l’autre, mais un processus où la somme des parties dépasse largement l’individu. En ancrant notre travail dans l’éthique de la citation, de la transparence et du « faire ensemble », nous construisons non seulement une thèse, mais un modèle de recherche résilient et inclusif pour l’avenir de nos disciplines.
Une plateforme d’échange
Si la recherche collective est fondamentale, le partage des résultats est indispensable. C’est dans cette optique que, dans le cadre de ma thèse, j’explore les pratiques d’échange de données, en me concentrant particulièrement sur la conception d’interfaces dédiées à leur construction, leur visualisation et leur utilisation.
Des initiatives comme Praxis3 illustrent parfaitement cette démarche. Il s’agit d’une “plateforme de découverte et de mise en commun des savoirs visant à favoriser une société plus collaborative et ouverte”. L’utilisateur y parcourt une variété de carnets numériques créés par des organisations, des groupes citoyens et des expert·es. Ces espaces rassemblent des ressources et des savoirs pratiques structurés sous forme de notes, facilitant ainsi la circulation de l’information.
Dans cette même logique, nous avons développé le site web de notre groupe de travail en utilisant Svelte, un framework JavaScript moderne, et l’avons hébergé sur GitHub. Ce choix technique n’est pas anodin : il s’inscrit pleinement dans une démarche open source. En rendant le code source accessible et modifiable par tous, nous garantissons la transparence de nos outils, favorisons la réutilisation de notre travail par d’autres chercheurs et assurons la pérennité du projet grâce à la maintenance communautaire. L’hébergement sur GitHub permet également une collaboration fluide sur le code et une versionning clair de nos développements.
Pour devenir une boîte à outils de référence, centralisant des projets et ressources emblématiques sur le sujet, nous avons pour l’instant déjà partagé :
- Bibliographie : Chaque membre de l’équipe, tous et toutes chercheur·euses actif·ves dans le domaine, alimente une collection commune sur Zotero. Grâce à l’API de Zotero, cette bibliographie est publiée automatiquement sur le site. Chaque entrée est ainsi rigoureusement vérifiée, sourcée et organisée par des tags thématiques, assurant la fiabilité des ressources partagées. Nous sommes conscients que certains·es collègues peuvent encore hésiter à partager leurs ressources, parfois par crainte de perdre le contrôle de leurs découvertes ou de leur avantage concurrentiel. Si la participation reste entièrement volontaire, notre conviction est que l’usage même de cette biblio commune finira par démontrer sa valeur : en enrichissant le pot commun, on ne perd pas ses sources, on leur offre une visibilité accrue et on garantit leur pérennité au sein d’un réseau de confiance. L’objectif est de transformer cette appréhension initiale en adhésion, par la preuve concrète que le partage amplifie la portée de la recherche de chacun·e.
- Cartographie des projets via Wikidata : Pour dépasser la simple liste de liens et entrer dans une véritable coconstruction de la connaissance, nous mappons les projets de recherche en les liant à Wikidata. Cette approche permet de structurer les données de manière sémantique, de visualiser les connexions entre les initiatives et d’enrichir le savoir commun du web de données.
L’avantage majeur de cette méthode réside dans l’interopérabilité : une fois renseignées dans Wikidata, ces informations deviennent libres et réutilisables, pouvant être affichées et mises à jour automatiquement sur d’autres plateformes partenaires. Pour faciliter cette appropriation technique par tous, nous avons rédigé un guide multilingue dédié à la prise en main de Wikidata, permettant à chaque membre de contribuer facilement et de voir ses données intégrées directement sur notre site. - Publication et réflexion continue : Enfin, pour documenter nos avancées et partager nos analyses, nous intégrons un module de blog propulsé par Reframe4, la bibliothèque JavaScript développée par l’Ouvroir. Conçu spécifiquement pour le déploiement d’écritures numériques à partir de documentation muséale et visuelle, Reframe permet de valoriser nos contenus avec une grande richesse graphique. Cet outil offre à chaque membre la possibilité de rédiger et de publier des articles directement dans l’environnement du groupe, transformant ainsi le site en un carnet de recherche vivant, évolutif et visuellement engageant.
Cette architecture technique n’est pas une fin en soi, mais le socle qui permet à notre éthique de coconstruction de se déployer concrètement avec des données vérifiées modifiables par tous·tes.
Références et ressources
- Les clés de la coconstruction, LABO Innovation, UdeM.↩
- Fortin, A., & Louesdon, F. (2021). Guide pratique sur la cocréation - Se développer en rhizome. Guide de la cocréation (Guidecocreation.com) https://www.guidecocreation.com/post/what-cocreation-is.↩
- Praxis, Pour la mise en commun des savoirs - Lexique. https://praxis.encommun.io/def/↩
- Reframe : Librairie JavaScript pour la présentation des contenus visuels, L’Ouvroir, 2021 https://ouvroir.umontreal.ca/projets/reframe↩