Projet de terrain de recherche
L’exposition comme objet fragile du patrimoine
Omniprésente dans les pratiques artistiques et muséales contemporaines, l’exposition demeure paradoxalement l’un des objets les plus fragiles du patrimoine. Dès son démontage, elle disparaît, ne laissant derrière elle que des traces fragmentaires. Pourtant, lorsqu’elle est patrimonialisée, la conservation-restauration doit l’envisager comme un objet d’étude à part entière.
La tension entre son importance culturelle et sa fragilité documentaire constitue un défi majeur. La diversité de ses composantes matérielles et immatérielles rend son archivage complexe, tandis que son caractère éphémère limite les possibilités d’analyse pour les historien·nes et les conservateur·rices. L’exposition ne se réduit pas à son temps d’accrochage : elle s’inscrit dans une temporalité élargie englobant sa conception, sa production, sa réception et sa mémoire.
Dans un contexte où les pratiques documentaires traditionnelles peinent à saisir la richesse relationnelle de l’exposition, ma recherche pose une question centrale : comment élaborer un modèle documentaire dynamique, critique et inclusif, capable de servir à la fois la conservation, la visibilité des récits marginalisés et l’activation future de ces expériences artistiques ?
Une approche interdisciplinaire : Muséologie et Humanités Numériques
Mon approche repose sur un cadre théorique croisant muséologie, conservation-restauration et humanités numériques. L’exposition y est considérée comme un médium, un réseau vivant articulant œuvres, discours, espaces, technologies et publics. Documenter une exposition revient dès lors à cartographier un ensemble de relations, et non à simplement accumuler des faits.
Cette conception s’inscrit dans une approche biographique et holistique de la conservation, où les œuvres et expositions sont vues comme des entités évolutives. La documentation devient un processus de pensée et de patrimonialisation, capable de rendre visibles les enjeux sociaux, politiques et temporels des pratiques curatoriales.
Face à l’émergence de pratiques performatives et installatives, les outils traditionnels montrent leurs limites. C’est ici qu’interviennent les humanités numériques et le Web sémantique, offrant la possibilité de modéliser les expositions de manière souple et interconnectée. Ma recherche mobilise la modélisation ontologique comme un outil de conservation active, reliant données matérielles, spatiales et relationnelles.
Le projet Globalink : Un pont entre Montréal et Zurich
Ce projet de recherche s’incarne concrètement à travers un séjour de recherche à l’Université de Zurich, en collaboration avec le Digital Visual Studies Lab (DVS). Ce stage poursuit un double objectif : approfondir l’étude d’une exposition historique majeure de mon corpus et enrichir le modèle documentaire Display, un prototype développé au sein du laboratoire L’Ouvroir (UdeM).
Objectif 1 : Archéologie d’une exposition itinérante
Le cœur de ce terrain est l’étude de Le mammelle della verità (1978-80), conçue par Harald Szeemann. Cette exposition itinérante illustre parfaitement les défis de la documentation des « expositions-processus ». Le travail implique :
- La consultation d’archives inédites conservées en Suisse (Monte Verità et ETH Zurich).
- L’analyse des adaptations successives de l’exposition à Zurich, Berlin, Vienne et Munich.
- La documentation de sa temporalité curatoriale, de sa conception jusqu’à sa circulation.
Ces matériaux permettront d’analyser la stabilité conceptuelle d’une exposition itinérante et la gestion des variations d’accrochage.
Objectif 2 : Modélisation et expérimentation technique
À partir des données collectées, le stage permettra d’encoder et de visualiser les différents accrochages à l’aide de l’outil Display. Il s’agira de tester la modélisation des relations entre œuvres, espaces, acteurs et intentions, et d’adapter le modèle ontologique pour rendre compte de la dimension spatiale et symbolique de ces expositions. Cette collaboration vise à consolider l’interopérabilité du modèle et à établir une base pour la diffusion ouverte des données.