jour 01 mars 2026
Il y a quelque chose de structurellement particulier dans la manière dont une conservatrice-restauratrice arrive à ses sujets de recherche. Contrairement à l’historien·ne de l’art qui choisit son corpus — une période, un mouvement, un artiste — on ne nous présente pas un champ : on nous présente un bien culturel. C’est à partir de ce dernier, de sa matière, de ses problèmes, de son histoire, que nous explorons les questions qui s’en dégage. La démarche est inductive, empirique, ancrée dans le singulier1.
Pour constituer mon corpus, j’ai naturellement travaillé avec ce qui s’est présenté à moi. Feux pâles d’abord, l’exposition-œuvre de Philippe Thomas que j’ai étudiée lors de mon mémoire de master. Je la connais bien, peut-être trop bien. Le jury de mon examen de synthèse s’inquiète, j’ai déjà mes biais, mes angles morts, mes attachements. Elle pose par ailleurs beaucoup de cas d’étude d’accrochage, ce qui nous a conduits à l’utiliser pour tester l’application Display développée au sein de l’Ouvroir. Elle reste donc dans mon corpus, mais avec cette conscience. Ensuite, Le mammelle della verità d’Harald Szeemann, sur laquelle Jonas Lendenmann m’a proposé de travailler et m’a ouvert l’accès aux archives. C’est une exposition passionnante, riche, complexe dans ses itinérances et ses accrochages successifs. Mais Harald Szeemann est un homme blanc cisgenre, déjà abondamment étudié, déjà canonisé. Philippe Thomas, lui, était un homme blanc, gay, une nuance qui compte, mais qui ne suffit pas à corriger le déséquilibre.
En construisant ce corpus, je me suis retrouvée à reproduire exactement ce que je critique dans ma thèse : une histoire de l’exposition écrite par et autour de quelques figures centrales, européennes, masculines. Ce n’est pas une faute morale, c’est une contrainte structurelle. Les archives accessibles, les partenaires disponibles, les projets existants gravitent autour de ces noms-là. C’est précisément parce que ce sont eux qui ont été conservés, documentés, institutionnalisés. Je veux que ma thèse fasse de la place à d’autres récits, d’autres voix, d’autres pratiques curatoriales, féministes, queer, décoloniales, communautaires. Des pratiques qui ont souvent développé des stratégies documentaires alternatives précisément parce qu’elles n’avaient pas accès aux ressources institutionnelles. Ce sont ces pratiques qui pourraient le plus enrichir mon modèle documentaire, parce qu’elles ont dû inventer d’autres façons de transmettre. Pour ça, il me faut du temps, des contacts, des accès que je n’ai pas encore. C’est une tension qu’Ersy Contogouris m’a appris à ne pas résoudre trop vite. Silvia Rivera Cusicanqui2 le dit mieux que moi : adopter des gestes postcoloniaux sans transformer les hiérarchies épistémiques, c’est reproduire exactement ce qu’on prétend critiquer. Je préfère nommer l’insuffisance de mon corpus plutôt que de la dissimuler derrière un vernis de diversité.
Je réfléchis à des façons d’élargir le corpus sans me disperser. Montréal offre des pistes : des petites structures comme la Fonderie Darling, la galerie Oboro, SBC art contemporain, ou Centrale Galerie Powerhouse travaillent à des échelles et avec des approches très différentes des grandes institutions. Il y a aussi des archives ciblées, AWARE, les archives LGBTQ+ de Toronto, Artexte, qui documentent des histoires souvent absentes des collections muséales classiques. Le troisième cas d’étude, centré sur les réaccrochages du MAC et leur base de données, porte en lui un espoir : l’institution québécoise, dans son contexte politique particulier, avec ses questionnements décoloniaux en cours, pourrait offrir un espace pour des pratiques plus inclusives, surtout dans sa programmation post-réouverture. Je suis en attente.
Appel
Dans le cadre de mon doctorat, je m’intéresse aux modalités de documentation des expositions, en particulier celles dont les archives sont lacunaires, dispersées ou peu valorisées. Mon approche vise à interroger la capacité des technologies numériques à rendre compte de la complexité des expositions en tant que réseaux de relations, d’acteurs et de temporalités, au-delà de la simple énumération des œuvres présentées.
Je souhaite entrer en contact avec des institutions, artistes ou commissaires dont les pratiques expositionnelles — notamment féministes, queer, décoloniales, autochtones, indépendantes ou expérimentales — ont fait l’objet d’une documentation partielle, innovante ou encore inexplorée.
- Si vous avez développé des méthodes de documentation originales et que vous souhaitez contribuer à une réflexion collective sur ces enjeux,
- Si vos archives sont fragmentaires ou absentes et que vous seriez intéressé·e par un échange sur les possibilités de valorisation ou de reconstitution,
n’hésitez pas à me contacter !
L’objectif est d’engager un dialogue sur les défis et les opportunités liés à la mémoire des expositions, dans une perspective à la fois théorique et pratique.
Références :
- voir “L’art de l’enquête : faire pour savoir”↩
- Rivera Cusicanqui, S. (2012). « Ch’ixinakax utxiwa: A Reflection on the Practices and Discourses of Decolonization ». South Atlantic Quarterly, 111(1), 95–109.↩